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De la vallée des neiges

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Il a plu tout le jour, et il pleuvra encore. Le ciel a des allures de peinture hollandaise. La vieille dame a dit ce matin que quelqu’un avait dû laisser la fenêtre ouverte pour que l’été se soit enfui aussi vite, puis elle a regardé au travers des carreaux nervurés par l’averse, au loin, vers le Champ du Feu, avant d’ajouter, dans un souffle, « elle est belle la Vallée, n’est-ce pas ? ».
Oui, Thérèse, votre vallée est belle, et je mesure pleinement la chance qui m’a été donnée de la connaître un peu et de vous y rencontrer. La première fois, c’était l’hiver, c’était janvier. L’air était ocre, enfumé comme dans un tableau de Vinci et donnait au paysage un aspect écrasé, étouffé, en dépit des hauts rochers et des forêts de sapins.TITRE_IMAGE

Tout au long des saisons que j’ai vu s’égrener chez vous, de la lumière crue de l’été aux brumes tenaces de la fin de l’automne, cette même sensation de confinement ne s’est jamais effacée. Est-ce le fait que la vallée de la Bruche regorge, du fait même de sa configuration géologique, d’habitats dispersés, comme fermés sur eux-mêmes ? Peut-être. Mais sans doute est-ce aussi un effet de l’esprit des lieux, reflet de celui des gens qui vivent ici. Car ils sont plutôt silencieux, les Bruchois, et quelque peu hautains vis-à-vis de l’étranger. Serait-ce un intense sentiment d’appartenance à cette terre âpre et plutôt inhospitalière qu’est la vôtre et le cloisonnement qui l’a longtemps marquée qui a rendu ses habitants aussi peu ouverts à ce qui vient de l’extérieur ? Choses et gens changent peu ici, semble-t-il, et il suffit, pour s’en convaincre, de prendre le temps de les observer. Les jeunes gars de la vallée ont le cheveu dru et le regard dur, et l’on sent bien quelle fierté ils tirent de la robustesse de leur stature. Dans ce monde imprégné de l’esprit des bûcherons, il faut avoir des bras pour pouvoir prétendre exister, et il n’y a de place pour les faibles que dans les railleries. Leurs voix sont aussi fortes que l’émotion qu’elles transportent est infime. Ils avancent sans se poser de questions, sûrs de leur force, et ce qu’ils possèdent leur tient souvent lieu de personnalité. Ils sont ce qu’ils ont. Les jeunes femmes, elles, ont déjà tout compris à leurs balourds de compagnons, et elles maîtrisent, avec une habileté désarmante, l’art de les attirer et de les retenir. Elles détiennent les ficelles du pouvoir qui, lorsqu’elles se seront installées, sera leur apanage exclusif : cette terre d’hommes est gouvernée par les femmes, qui sont la charpente de toute la société de la vallée. Les jeunes d’ici ne sont pas plus purs qu’ailleurs : ils oublient leur ennui à coup d’alcool et de stupéfiants et font de leur vitesse sur route un titre de gloire. Il est fort probable qu’ils ne seront un jour que la copie conforme des erreurs de leurs parents. Mais, après tout, qu’importe.
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Vous penserez peut-être, Thérèse, en découvrant ces mots, que je n’aime ni votre Vallée, ni ses habitants. Vous vous tromperez. J’ai vu l’automne connaître ici de splendides embrasements, le printemps est radieux du côté du Climont, quand on s’en retourne tout saturé de l’odeur de la cuisson des confitures, les soirées d’été titubent un peu dans les rues de Saint-Blaise, mais on y oublie les pesanteurs de l’absence. L’hiver fourmille de petits miracles quand une neige imprévue vient tout immobiliser pour un soir et qu’on renonce à prendre la route. On enfile son blouson et on descend dans les rues de Saulxures pour y happer, le nez en l’air, des flocons qui fondent sur la langue comme autant de glaces à l’eau, puis on court, on dérape, on s’affale en riant aux éclats de sa maladresse. On rentre les joues rouges et le cœur léger. Les étoiles scintillent la nuit au Champ du Feu, quand une main amie est là pour les montrer, et les rues de Schirmeck, qui vous sont familières, ont un parfum d’enfance quand nous les parcourons, vous et moi, côte à côte. Vos hivers rigoureux m’ont donné chaud au cœur, tant tout y semble enfin adouci et paisible. Chaque élément y est à sa juste place, comme dans les paysages enneigés qu’a si bien su peindre Brueghel.
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Puisse le souffle du temps épargner encore longtemps votre Vallée. Puisse-t-elle n’être plus jamais le théâtre de la folie meurtrière des hommes dont elle conserve encore de profondes cicatrices. Puissiez-vous la sillonner longtemps encore en ne la trouvant pas trop indigne de vos souvenirs, vous qui avez grandi et vécu en ces lieux. Puisse votre regard contempler le plus de temps possible le Champ du Feu, les crêtes et la Bruche encombrée par la glace, quand toute la nature n’a plus que trois couleurs, le brun des écorces, le vert sombre des sapins et la blancheur irisée de bleu du givre. J’aimerais tant, chère Thérèse, jouer encore une fois à gober la neige dans les rues assourdies de votre village. Mais la pluie n’en finit pas de ruisseler sur ce mois d’août qui ressemble à octobre, et le vent qui se lève s’engouffre sous ma chemise et aura tôt fait de m’emporter.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 13 Aout 2006 à 11:48 GMT+2, par venezia

C’est une bien belle présentation de cette région que tu nous décris là, on à presque envie de prendre son sac à dos et d’aller sillonner ces chemins boisés et vallonnés, le temps semble y prendre une autre dimension, et après ces années de blessures qu’a semble t’il connue cette région, la paix et une certaine sérénité,semble enfin y reigner ; C'est en tout cas un belle hommage que tu rends à cette partie de notre pays en nous là présentant et cette femme que tu nomme peux en être fière

J’ai lu cet article avec en accompagnement notre ami le « Rouquin » et ses quattro stagioni

Grazie mile

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